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Très grosse ambiance, encore une fois. 

 

Hello there. 

 

Alors, tu vas penser que je suis une grosse psychopathe parce que j'ai déjà consacré un très long article à l'horreur et l'enfance et que là, je viens causer avec toi du Hors Série n°1 de Sombre. Tu connais Sombre ? C'est un jeu de rôles qui propose de vivre "la peur comme au cinéma" et c'est écrit par Johan Scipion. Système létal et scénarii implacables, le jeu fait plus de morts chaque année que le cancer. Avec son bandana qui lui procure un bonus +5 en massacre de joueurs, Johan Scipion parcourt souvent les conventions où tu peux tester son jeu facilement. Il a aussi son propre site, terres étranges, sur lequel tu peux suivre son actu. 

 

Bandana de la muerte aussi appelé Le Rolicide

 

Mais aujourd'hui, on va pas parler de son jeu. On va parler de sa production purement littéraire et non ludique. Enfin, quoique ça ne soit pas si séparé que ça, en fait. C'est le frère siamois monstrueux de son jeu, on lit du Sombre, finalement, l'obsession de Johan Scipion. Attention, va y avoir du spoil mais de mon point de vue savoir que certaines choses se passent n'enlèvent pas l'intérêt à la lecture d'une oeuvre, le plaisir n'étant pas que narratif, il est stylistique également. 

 

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Les trucs chiants à savoir sur Sombre HS 1

11 textes :

  • Le Suaire
  • Boy Meat Girl
  • Sweet dreams
  • Les mille visages
  • Le terrier
  • Les âmes captives
  • Oedipe superstar
  • N'a-qu'un-oeil
  • Patient zéro
  • Sweat dreams (ensemble de deux textes)
  • BLAM !

Le recueil fait 72 pages.

Il coûte 10 euros mais si t'es sympa, tu peux filer plus à Johan Scipion pour qu'il agrandisse sa collection de bandanas. 

 

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Bon, voilà. Là, on a filé des infos de base bien pesantes, on va pouvoir entrer dans le vif du sujet. 

Dans sa préface, Johan Scipion nous explique un peu la genèse de ce recueil, des lambeaux littéraires issus d'époques différentes de sa vie, certains édités, d'autres inédits, vieux textes de première jeunesse parfois réécrits. Le recueil est protéiforme : on a de la short short story (Sweet Dreams) ou bien de la nouvelle à chute (Le Terrier). On va pas se mentir, ce recueil est un vraiment un gros bordel. En apparence. En vrai, c'est très cohérent. Car comme le dit Johan Scipion dans sa préface : Comme tout auteur, j'ai mon style, mes marottes, mes obsessions. Allons donc autopsier ce recueil, histoire de voir ce qu'il a dans le ventre et ce qui hante le Tueur au Bandana.

La plume de Johan Scipion est très perturbante. J'ai dû lire plusieurs fois le recueil. Tout d'abord, ce qui frappe, c'est son style à la fois visuel et dépouillé, la non possibilité de cerner précisément le décor pour certains textes, comme des éléments de mise en scène. La nouvelle liminaire, le Suaire est construite en littéralement plusieurs temps mais un seul espace au sein duquel un homme est hanté par ses souvenirs tandis qu'il hante lui-même les lieux.

L'écriture y est intéressante car ces temps sont tout d'abord séparés de manière visuelle, avec une graphie italique qui se sépare nettement de la romaine pour venir finalement l'embrasser au fil du texte, tout comme le personnage se rapproche de la vérité quant à son sort. Ainsi, on a des paragraphes qui finissent purement et simplement hybrides par la graphie et les temporalités qui se superposent.

Johan Scipion met trop de l'ambiance dans les églises.

 

La mort traverse l'église, les souvenirs flottent et l'on assiste à la création de liens ou au contraire la séparation : mariage, enterrement, petite mort et grande faucheuse s'unissent dans des scènes sexuelles et des scènes évoquant la déchéance physique, comme avec l'évocation de la déchéance physique -la figure maternelle, on y reviendra, est à ce titre est un leitmotiv dans le recueil : dans le Suaire, La madone qui m'a nourrie au sein, le fantasme ultime de mes masturbations adolescentes, jusqu'au spectre pathétique de ses derniers jours à l'hôpital, petit bout de femme décharné, creuset de douleur et de chagrin de même que dans Boy Meat Girl, on retrouve la mère nourricière déchue, alcoolique, baveuse et dont tout le champ lexical qui est construit autour d'elle nous assure la mort, avec son visage décomposé et son corps trônant au milieu des cadavres de bouteilles alors que dans Oedipe Superstar, elle sera -évidemment- sexualisée. Tandis que la figure du père, tu cherches pas chez Johan Scipion, il est : soit mort, absent, ou va mourir. 

Les choix esthétiques de Johan Scipion sont obscènes, son écriture est défouloir, la dimension cathartique est prégnante. Le fil rouge qui traverse ce recueil, c'est le corps qui est maltraité avec le plus grand soin : le corps décomposé, le corps métamorphosé, le corps déformé et mutilé, le corps désiré. Dans Boy Meat Girl, une nouvelle qui ne manque pas d'humour noir, on a un parallèle de consommation des corps, entre ce jeune homme qui dévore du regard la goth qu'il croise, désire son corps sexuellement, et cette-dernière qui veut se repaître de son sang. Scènes de sexe et scène de sang y sont explicites, Johan Scipion nous offre un oeil au plus près du désir et du morbide, une histoire qui commence comme une quête de petite mort mais qui finit par le dévoilement de la Grande Faucheuse, le tout couronné d'un titre sombrement drôle. En cela, cette nouvelle colle bien à la définition du spectacle total de l'obscène étudié par Jean-Baptiste Thoret dans Massacre à la Tronçonneuse : C'est l'horreur du dépliement absolu, des corps, des objets, des faits. L'obscénité fait ainsi son lit sur une surexposition frénétique dont la pornographie et le gore seraient la version pleinement réalisée. Là où le voyeur fabrique des distances, l'obscène, lui, veut être collé à son objet. Plus de secret, de distance critique mais juste un étalage des corps (source : Une expérience américaine du Chaos : Massacre à la Tronçonneuse, Jean-Baptiste Thoret).

Dans sa dimension sexuelle, la nouvelle qui se rapproche de Boy Meat Girl est Les Mille Visages. Cette nouvelle est très particulière et va me permettre d'aborder deux autres éléments de l'écriture de Johan Scipion ultérieurement, à savoir son rapport au dialogue et à l'identité. Mais je finis d'abord cette histoire de rapport au corps. Les Mille Visages est structuré autour d'un dialogue (tandis que Blam ! , elle, aura pour squelette un monologue, enregistrement des dernières paroles d'un père à son fils avant son suicide), les confessions sur l'oreiller d'une jeune femme dont l'apparence physique évolue en fonction des fantasmes des personnes qu'elle croise, mettant en péril sa propre identité, destin tragique, aliénation suprême pour cette jeune femme dont le récit se termine de manière surprenante et ironique, avec possibilité derrière -voulue ou non mais c'est moi, lectrice, qui m'approprie le texte et le lis selon mon prisme culturel, d'une lecture plus sociétale de l'image du corps féminin.

 

 

Ce souci d'identité, on le retrouve aussi dans la nouvelle Patient Zéro qui nous exploite jusqu'à son paroxysme le sentiment et la peur de l'aliénation, nouvelle qui se finit bien évidemment dans un bain de sang. La mise en scène y est intéressante, j'ai beaucoup aimé le fait qu'après le massacre au marteau de son fils, il ne demeure plus que l'oeil de ce-dernier pour le fixer dans un amas de viande : Au milieu de la bouillie, un oeil à l'iris bleu, miraculeusement intact, me fixait. Jugement par delà la mort, paranoïa et aliénation.

En parlant d'oeil, N'a-qu'un-oeil est un texte qui m'a beaucoup surprise, poétique et horrifique, ce petit conte nous relate l'histoire d'une jeune fille monstrueuse, ne possédant qu'un oeil et bien moins encore : Outre son front de cyclope, dame Nature ne l'avait dotée que d'une oreille, un sein, un bras et une jambe. La meuf pas gâtée, quoi. Exactement opposée aux Mille Visages, le corps rejeté et le corps fantasmé.

 

 

Et donc, cette nana assez pas facile à regarder, elle croise un jour dans les bois (à noter que c'est la seule fois du recueil, où Johan Scipion sort de sa passion des lieux clos), un mec aussi monstrueux qu'elle, qui lui, par contre, a des trucs en trois exemplaires. Trois jambes, toussa, toussa. Et ils baisent comme des fous dans la forêt : Ils firent l'amour dans les bois, s'aimant comme les gens désespérés. Intensément, brutalement. Pour la première fois, leur difformité étaient source de plaisir. Après s'être donnés l'un à l'autre, avec plus de liberté qu'aucun couple ordinaire n'aurait pu le faire, ils s'endormirent à l'endroit où ils s'étaient aimés. Ceci est mon passage préféré de la nouvelle avec la chute qui est vraiment douce-amère. Johan Scipion s'offre ici une esthétique mêlant le beau et l'horrible, les corps déformés qui perdent leur majesté finalement en se perdant dans la norme -encore un texte à rapprocher en cela des Mille Visages et du Patient Zéro. Alors, ça va faire très bizarre de dire ça d'un recueil de nouvelles horrifiques, mais j'ai vraiment trouvé ce texte trop mignon, il est vraiment beau pour sa dimension (esth)ét(h)ique. 

Cette dimension esthétique de l'horreur, avec cette fois-ci le motif traditionnel du sang et du sale, est poussée jusqu'à l'extrême dans Sweet Dreams, short short story divisée en deux parties : Les Yeux Morts et Boogeyman. L'horreur ne réside pas dans l'action mais dans la peinture d'un portrait d'une créature... à la fois fascinante et cauchemardesque, j'ai eu une sensation très crade et bien trop cool de Guillermo Del Toro dans son traitement des monstres, y compris chez Boogeyman dont la micro-scène consiste à traverser un couloir pour se rendre dans son garde manger de foetus. Le texte est extrêmement court mais fait partie des nouvelles les plus intenses du recueil tant nos sens y sont mis à l'épreuve, c'est extrêmement visuel, qui plus est, les jeux de lumières et d'ombre sont soulignés, on sent le côté fils du cinéma de Johan Scipion dans son traitement de la luminosité et des ombres -comme dans une scène de cul du Suaire où il parle du vernis de sueur sur la peau d'une nana. 

A cette saleté externe, souvent liée aux décors ou bien à la monstruosité des corps, s'oppose la saleté interne, les monstres intérieurs. Ainsi, dans les Ames Captives, on a affaire à un collectionneur de crânes qui les expose dans sa cave. Capable de les faire "parler" grâce à un rituel, on a donc dans cette nouvelle une mise en abyme assez sympa, avec à l'intérieur les anecdotes des crânes exposés, dont l'une est notamment lié au Terrier, une nouvelle présente dans le recueil évoquant de manière morbide Alice aux Pays des Merveilles. Le Terrier est l'une des nouvelles que j'ai le plus appréciées et dont j'aime beaucoup la chute, qui tombe comme un couperet pour briser le rythme narratif. Après le dégoût du corps, on a le dégoût de l'âme, avec cette exploration du monstre psychologique : on dépasse le stade de l'aversion, de la monstruosité apparente et élémentaire pour explorer la perversion, avec la monstruosité de l'âme et de l'esprit afin de mieux "signifier la subversion" comme l'écrit Gérard Lenne dans le Cinéma Fantastique et ses mythologies.

 

 

Ainsi, dans Oedipe Superstar, on a un mec qui voyage dans le temps dans le but d'empêcher son père de faire de la merde avec des rituels afin d'invoquer Abaddon. Parricide, désir incestueux, torture, autodestruction dans le but d'empêcher l'accomplissement de ce rituel, finalement le héros se change lui-même en exterminateur. La nouvelle est intéressante, très bien gérée dans son rythme et ses dialogues, j'ai juste regretté l'écriture des pensées du père qui répondent à une forme d'écriture orale qui ne correspond pas à notre langue française mais peut être davantage à ce que l'on retrouve dans les traductions française des romans américains de la collection "J'ai Lu Epouvante" que Johan Scipion affectionne tant : on retire le pronom pour se contenter d'un verbe et complément, comme on pourrait le faire dans une langue anglo saxonne alors que dans notre langue, on va davantage garder le pronom et utiliser une contractio du pronom "I' va me tuer" plutôt que "va me tuer", bien que je comprenne parfaitement l'état d'émotivité dans lequel se situe le personnage, ce qui le conduit à avoir des pensées très saccadées, mutilées. Un mimétisme d'écriture qui me conduirait peut être à dire paradoxalement dans cette nouvelle que Johan Scipion devrait "tuer le père"" car il est tout à fait brillant dans son style à lui.

Mon avis global sur le recueil ? C'est de la bonne came. Vraiment. Savant mélange d'horreur, d'érotisme, de gore, d'élégance, de dégueulasse et de beau, on a un amalgame parfait des registres, un spectre d'émotions, un recueil monstrueux et protéiforme dans le style qui nous permet de nous plonger au coeur de l'esthétique de Sombre, le jeu de rôles en plus de nous offrir de la belle littérature.

Voilà, c'est tout pour moi ! J'espère vous avoir donné envie de lire ce recueil ou bien de le relire car il le mérite vraiment. Bisous, bisous.

 

See ya, bitches.

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